Homélie du jeudi 11 février 2016 - Neuvaine à Notre-Dame de Lourdes PDF Imprimer Email
Année 2016

L'Eucharistie, mémoire de la Miséricorde de Dieu et source de miséricorde fraternelle.

Lectures proposées pour cette eucharistie sont deux des lectures lues le jeudi saint :

1 Corinthiens 11, 23-26

Jean, 13, 1-15

(Une lecture sur l'eucharistie, la seconde évoquant le lavement des pieds).

Arthur habite à Arlon avec son petit frère Victor et ses parents, quand il vient chez nous accompagné de sa maman ou de sa mamie , celle-ci porte un grand sac qu'elle dépose près d'Arthur qui réclame ses amis et sort du sac un à un plus de vingt dinosaures en plastic qu'il commence à aligner les uns près des autres en les classant par branches et sous-espèces, évitant de mélanger les sauriens carnivores avec les brontosaures végétariens dont certains mesuraient plus de 60 mètres ; Arthur n'a pas trois ans et il est l'enfant qui aime les dinosaures ; en voyant le rêve d'Arthur, je regarde le pic épeiche qui dans notre jardin entaille à coups de bec l'écorce d'un arbre où il va caller le grain dont il se délectera quand il en aura besoin ; les oiseaux, étonnement, sont les cousins des dinosaures, et comme eux et les reptiles, ils se reproduisent en pondant des œufs. Les oiseaux existent au moins depuis 20 millions d'années. L'astrophysicien Hubert Reeves évoque souvent ce que provoquerait une autre disparition, celle des humains ; il se demande ce qui disparaîtrait avec le dernier humain ; il évoque pour sa part le fin du monde de la science, de l'art et de la compassion. La compassion ne serait-elle pas d'ailleurs la forme la plus humaniste de la Miséricorde ?

Se poser aussi la question de la disparition du christianisme dans une culture devenue areligieuse.

Notre liberté est traversée par une perspective infinie, perspective sans laquelle on perd tout souffle de vie. L'être humain reste une énigme, preuve en est qu'il n'y a nulle part une définition suffisante et complète de celui-ci. J'ai compulsé le Larousse, édition 1998, en m'arrêtant au mot « homme » ; voici la définition donnée : « homme = être humain considéré par rapport à son espèce ou aux autres espèces animales, mammifère de l'ordre des primates, à locomotion bipède, doté de mains préhensiles, d'un langage articulé et d'un cerveau volumineux doué de la pensée abstraite et vivant en sociétés très structurées »...on reste pantois devant cette définition.

La question :

L'histoire vaut-elle la peine d'être vécue malgré sa dureté, malgré le mal et la mort ? Malgré un sort injuste Job s'acharne à répondre que oui ; à chaque époque on peut dire pour de multiples raisons que la vie est moche et même qu'elle est foutue...se pose alors le sens de la bonté (agapè) et de la Miséricorde !

Le mal absolu c'est le règne de la violence et des violences ; contre ce mal et ces maux il faut l'insurrection de la bonté qu'expriment les divers chemins pratiqués par la Miséricorde ; elle rouvre les portes des espérances même petites ; cette insurrection va jusqu'au don de soi, quitte à souffrir et à mourir. Aujourd'hui il y a sans doute parmi d'autres, deux arrogances à démonter : une arrogance ecclésiale qui a tendance à perdre de son vernis aujourd'hui, et une arrogance occidentale (aussi dans le rapport à la nature).

Le Carême invite à un travail sur soi par la prière, le  partage et le jeûne pour débusquer de soi arrogances, violences, enfermements morbides.

L'Eucharistie.

On ne mange pas le Christ, on ne digère pas le Christ ; on digère le Sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ, sacrement du don donné de Dieu donné. La réalité sacramentelle actualise la Présence ; Présence qui devient relation métaphysique, transphysique, qui englobe espace et temps. La réalité divine de Jésus-Christ nous divinise aussi corps-cœur-esprit. La totalité du réel transpire de l'Eucharistie et transparaît. L'Eucharistie crée liens interpersonnels, communionels, trans-réels. Le Christ entre en nous par le dedans, il rejoint notre cœur où nous pouvons lui faire place jusqu'à risquer la confusion entre lui et nous. Tout est alors rattaché à un ordre nouveau : ordre de liberté véritable et de libération d'amour. L'Eucharistie ouvre à l'universel (l'ecclésial doit être signe de cet universel).

Impossible de vivre l 'Eucharistie sans prendre souci et soin du frère (sens de l'histoire) ; c'est cela l'Eglise. Tant qu'un enfant a faim, l'Eucharistie n'est pas accomplie.

Eucharistie : rassemblement, relation, frères et sœurs. Communion avec tous les humains. Le corps et le sang de Jésus sont les véhicules de cela. Le tabernacle c'est l'être humain. L'Eucharistie divinise. Finalement l'hostie c'est chacun de nous. Lors du jugement final le Christ nous dira « j'avais faim, j'étais en prison, j'étais malade, j'étais nu ». Communion à Dieu = communion à l'homme.

Le Royaume.

Ce n'est pas tant une survie après la mort biologique ; le Royaume est le résultat de toutes les libérations auxquelles on participe sur cette terre. L'accomplissement de Dieu lui-même est impossible sans que nous collaborions à son œuvre. Sans chacun de nous, Dieu est incomplet.

« Ite Missa est » : je quitte l'Eucharistie en emportant le désir de transfigurer la vie. On ne propage pas l'amour en se contentant de le proclamer, on le propage en devant Pain de Vie pour les autres. Le carburant de l'Eucharistie, c'est l'être humain, invité à se laisser consumer par le Christ et comme lui.

Garder Dieu pour soi est impossible, illégal, pervers.

Le Carême invite chacun à se ressaisir dans cette solitude (qui nous est propre et radicale) et de laquelle, libéré des tentations comme Jésus au désert, on rejoint tous les frères et toutes les sœurs. Jésus fut tenté de ramener toute nourriture au pain, de prendre des risques suicidaires et d'adorer l'idéologie.

Personnellement, ma seule difficulté, (elle dépasse toutes les autres), c'est la difficulté d'aimer. Saint Augustin nous dit « ama et fac quod vis », aime et le reste s'en suivra. Le pape François : la Miséricorde peut donner le don des larmes. Arrêtons d'être impassibles. Communions à toutes les souffrances. La tâche est immense. Comme l'archéologue, chacun de nous travaille toujours à la petite cuillère pour ouvrir de petites fenêtres à l'espérance.

Abbé Philippe MOLINE - Communauté des Frênes à Warnach