Neuvaine à Notre-Dame de Lourdes - mardi 9 février 2016 PDF Imprimer Email
Année 2016

Comme vous tous, ici présents, nous avons tous été frappés, choqués par les images terribles des naufrages sur les côtes grecques, italiennes, turques au cours de ces derniers mois.

Sans mot face à tant de souffrance humaine, je me sentais bien impuissante parce que, très loin de tout cela.

C'était aux portes de l'Europe, donc à nos portes, mais pourtant si loin de nous, de notre réalité.

Nous en discutions à la maison. Nous lisions les journaux. Cela ne nous laissait pas indifférents mais de là à agir... Comment, où, avec quels moyens?

Puis notre fille, terminant ses études de droit et, sensibilisée comme nous par ces drames, a décidé de faire son mémoire de fin d'études sur un des aspects juridiques des migrants : toute la problématique du refoulement et de la responsabilité des Etats. De nouveau, beaucoup de discussions, de lectures, de réflexions, la volonté de faire mais comment...

Petit à petit  cela s'est rapproché de chez nous: la "jungle" de Dunkerke, le parc Maximilien à Bruxelles.

Diverses communes belges allaient en accueillir. On se souvient des images terribles d'un conseil communal où les autorités se sont laissées dépasser par des sentiments de peur chez ses concitoyens. Les choses devenaient plus concrètes et avec elles, naissait la peur de l'autre.

Puis, on annonce l'arrivée de migrants à Arlon au camp Bastin. On ne savait pas encore quelles allaient être les modalités de l'accueil mais on allait aussi avoir "notre lot" de réfugiés!

13 novembre, les attentats à Paris. La peur de l'autre dans sa différence de culture, de religion refait surface de façon exacerbée, non raisonnée, comme toute peur.

Puis, un mail: la Croix Rouge est chargée de gérer cet accueil et elle a besoin d'aide.

Dès la première réunion, j'ai pu voir un magnifique élan de solidarité dans la population à Arlon. Nous étions tellement à vouloir aider. Et, dans ce climat ambiant de peur de l'autre, il y a vraiment eu de quoi retrouver Foi en l'humanité. C'en était émouvant!

Tout était à faire. Il n'y avait que les locaux. Il fallait gérer l'urgence qui était de vêtir, de nourrir, de loger.

Convaincue qu'une bonne intégration passe par l'éducation à la langue, j'ai manifesté un intérêt pour m'occuper des enfants dans leur scolarité et pour des cours de français oral de survie aux adultes. Le temps que tout s'organise ( on en attendait près de 1000), on demande de nous investir dans la mise en place du vestiaire, la plupart n'ayant pour seuls vêtements que ceux portés sur eux. Avec peu, on est arrivé à faire beaucoup. Chaque jour, chaque bénévole apportant un peu plus, faisant un peu mieux.

On est dans le vif du sujet; ils sont là, en face de nous. Ce ne sont plus des images du JT, ce ne sont plus des récits dans le journal. Ce sont des hommes, des femmes et des enfants.

La langue pourrait être une barrière mais les gestes et les yeux parlent. Le contact se fait. Et il se fait bien!

Les récits de vie se font et là, j'affronte une autre réalité, une réalité de guerre, une réalité d'exode.

Combien de fois, lors des inspections-poux chez les enfants, dans le cabinet médical, au milieu de ces gens qui parlaient une langue que je ne comprenais pas, au milieu de leurs récits, dans un anglais approximatif mais bien suffisant, bouleversants, épouvantables, j'ai eu l'impression d'être ailleurs, dans un pays en guerre. Au début, il n'y a pas eu un soir où, avant de m'endormir, j'avais tous ces visages devant les yeux.

Et puis leurs sourires, leur soulagement, la joie des enfants de pouvoir aller à l'école, les mercis. Une impression finalement de recevoir bien plus d'eux que ce que je ne leur donnais. Un réel sentiment de grâce. La joie du don.

Les mois ont passé et le camp Bastin a bien évolué. Une très belle énergie chez tous les volontaires pour faire de ce lieu, un espace le plus convivial possible: une salle polyvalente, un Arlon-café, des participations de résidents à des allures libres...

Les cours de français oral de survie se passent très bien. Certains résidents sont là chaque semaine, parfois à plusieurs cours par semaine. On sent une réelle envie d'apprendre, de progresser et par là -même de faciliter leur quotidien, la communication. Les mots en français arrivent et avec eux, l'envie de nous raconter d'où il viennent, qui et ce qu'ils ont laissé derrière eux. Ils nous disent combien ils sont contents d'être en Belgique.

Les enfants sont également avides de savoir et les progrès sont saisissants. On voit que les parents sont derrière eux, qu'il y a un vrai suivi de leurs apprentissages.

Les visages ont maintenant un nom. Aujourd'hui, nous partageons des moments riches en humanité, des moments que je n'aurais jamais imaginé vivre.

Et si ce soir, je témoigne de ce que je vis un peu avec eux, c'est avant tout pour dire autour de moi: "n'ayez pas peur", ce ne sont pas des voleurs, des violeurs ou autres terroristes. Ce sont des gens qui fuient un pays en guerre avec  toutes ses exactions et horreurs, et la misère. Ce sont des hommes qui ont laissé derrière eux ceux des êtres chers pour essayer de leur trouver un avenir meilleur. Ce sont des familles séparées,  parfois sans nouvelles des leurs. Ce sont des enfants, quelquefois mineurs, qui sont venus seuls parce que le voyage coutait trop cher. Ce sont des femmes qui ont parfois subi l'innommable.

Et, oui, il y a parfois des tensions. Et on peut le comprendre. La promiscuité,

la précarité de leur situation, l'absence de nouvelles des leurs, l'éloignement, la différence de culture ne peuvent que générer des épisodes de tension.

A nous, d'aider à les apaiser.

Alors, allez vers eux et ne croyez pas ce que disent les réseaux sociaux et autres ragots qui ne font que dans le sensationnel. Souriez leur quand vous les croisez en rue ou dans les grandes surfaces, vous verrez, ils vous le rendrons.

Moi, en tous cas, en tant que chrétienne, je ne pouvais pas les laisser au bord du chemin.  Mais au delà de ça, cette rencontre m'enrichit d'une façon que jamais je n'aurais imaginé.

Eveline TANCRÉ