Homélie du dimanche 2 mars 2014 PDF Imprimer Email
Année 2014

"Aucun homme ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent"

Cette phrase, avec d'autres du style : « Malheur à vous les riches, car vous avez votre consolation » (Lc. 6,24) ou encore : « C'est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu » (Mt. 19,23) nous montrent un Jésus qui ne mâche pas ses mots quand il s'adresse aux riches ou quand il s'agit de parler d'argent.

En écoutant ces mots du Christ, on aurait de quoi avoir peur, nous, dans notre société riche. Plus particulièrement dans notre province du Sud-Luxembourg, là où dans le mot luxembourgeois nous retrouvons aussi bien le mot "luxe" que le mot "bourgeois"!

Alors pourquoi on n'est pas si mal à l'aise que ça, devant ces paroles pourtant si dures du Christ à l'égard des riches ? Si on ne se sent pas vraiment visé c'est peut-être parce qu'on ne se sent pas si riche que ça. C'est vrai, on a quelque chose de côté, mais les vrais riches, ce sont les autres, les puissants, ceux qui tirent les ficelles de notre société. Pas nous.

Et bien, quand Jésus Christ a dit ces paroles il ne s'est pas adressé aux chefs de l'empire romain, mais aux hommes et aux femmes qui le suivaient. Alors qu'est-ce qu'il veut nous dire, ce matin, par là ?

Il vient tout simplement nous révéler que, si d'une part la richesse nous garantit un meilleur niveau de vie ; de l'autre, elle alimente une logique de consommation très dangereuse. Cette logique de consommation crée en nous, dans un premier temps, des nouvelles envies. Et jusque là ce n'est pas trop grave. Qu'est ce qu'il y a de mal à rêver d'un écran tv ultra plat, dernière génération, ou de vacances au soleil?!

Si l'argent nous permet de répondre à de nouvelles envies, tant mieux. Mais le pire c'est qu'ensuite, dans un deuxième temps, cette logique d'insatiabilité fera en sorte que toutes ces envies deviennent pour nous de plus en plus des besoins, dont on ne sait plus se passer. Et c'est là que commence l'enfer pour nous.

Soyons réalistes. L'argent, quand il frappe à notre porte, se présente toujours à nous en costard-cravate, coupé dernier modèle, respirant la réussite à pleins poumons. Il nous laisse croire être la réponse à toutes nos envies, à tous nos problèmes, à tous nos besoins. Et c'est vrai, quelque part. Sauf qu'il ne nous dit pas, qu'en signant en bas de la page, on s'engage à acheter, pour le restant de nos jours, des nouveaux besoins, bien plus contraignants que les précédents. Et là, on se retrouve à la case de départ : j'ai un peu plus, oui, mais du coup j'ai aussi besoin d'un peu plus. Le verre se remplit, mais la taille du verre augmente aussi... Et on n'est pas sorti de l'auberge! On a plus d'argent mais on a aussi plus de besoins. Le pourcentage entre ce qu'on a et ce qu'on voudrait reste quelque part le même. La frustration était là avant et elle est encore là maintenant.

Vous comprenez alors que le Seigneur ne nous met pas en garde face à l'argent en temps que tel. Il vient nous mettre en garde face à une logique d'insatiabilité qui peut se cacher derrière. Cette logique ne respecte pas nos vrais besoins, en nous créant toujours des nouveaux besoins.

Allez faire un tour dans les nouveaux quartiers autour d'Arlon. Je ne vise personne, mais est-ce que je me donne le droit de construire une maison plus petite que celle de mon voisin ou d'avoir une voiture moins coûteuse que celle de mon beau-frère ? Non, je vais passer pour un raté, tu imagines?! Est-ce que je me donne le droit d'être invitée à un mariage en portant la même robe que je portais au mariage de l'année dernière? L'horreur n'est-ce pas?! Est-ce que moi, ado, je me donne le droit de garder plus de six mois le même GSM ? Non, ça va pas la tête, après je vais passer pour un "plouk" auprès de mes amis...

Je m'en fiche de la taille de ta piscine, de ta maison où que sais-je. Ce qui est le plus important c'est qu'elle corresponde à ton besoin réel, et non pas à un besoin artificiel, imposé à toi de l'extérieur. Sinon tu n'es pas libre.

On comprend, par là, que le vrai piège de l'argent n'est pas le niveau de vie qu'il m'offre, à moi et à ma famille. Tant mieux si je peux me permettre une belle maison, avec piscine. Bien entendu ! Le vrai piège de l'argent, et de la mentalité d'insatiabilité qu'il entraîne, c'est plutôt le désordre qu'il engendre à l'intérieur de moi par rapport à ce que sont mes besoins, en respect avec mes valeurs profondes, et ce qui n'est que de l'ordre de l'envie. Le vrai drame c'est quand je ne sais plus distinguer entre mes ‘‘envies'' et mes ‘‘besoins'', et je commence à mettre tout sur le même plan. Beaucoup de nos stress et de nos sentiments d'insécurité ont leur origine là, dans ce désordre intérieur.

Le Christ vient nous aider à comprendre que le vrai pauvre, au sens évangélique (à ne pas confondre avec la personne qui est dans la misère), est celui qui a ce qu'il lui faut, indépendamment de ce qu'il a. Tandis que le riche, à plaindre, est celui qui a l'impression de n'avoir jamais assez. Le premier se donne le droit d'être heureux avec ce qu'il a. Le deuxième s'inflige une vraie torture, l'insatisfaction du ‘‘je pourrais avoir plus'', en s'imposant plein de besoins.

Du coup, au final, qui des deux est le vrai pauvre, dans l'histoire?!

Que le Seigneur, aujourd'hui, puisse nous apprendre à nous respecter dans nos vrais besoins, et en même temps qu'il nous aide à lutter contre une logique d'insatiabilité qui envahit nos familles, nos espaces de vie, et qui fait des malheureux tant chez les pauvres que chez les riches.

Ce matin je voudrais terminer sur une question à se poser, chacun en conscience: est-ce que l'argent que je possède, ou que je vise, favorise réellement des meilleures relations en famille et dans mon entourage, en me permettant de devenir un être plus lumineux, plus aimant? Parce que s'il ne libère pas nos énergies d'amour, alors il est en train de les enfermer. Ne soyons pas dupes! Nous ne pouvons pas servir à la fois Dieu et l'Argent.

Abbé Pietro CASTRONOVO - Vicaire à Saint-Martin

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