Nous avons le plaisir de vous communiquer le lien vers la vidéo du spectacle « En Chemin » à l'église Saint-Martin sur YouTube (version complète - 1h10)
Homélie du dimanche 13 octobre 2013 PDF Imprimer Email
Année 2013

Dix lépreux... dix guérisons. 100% de réussite, on pourrait imaginer.
Mais alors pourquoi tant de déception dans les paroles de Jésus Christ : « Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ? » (Lc. 17,17).


Si c'est vrai que les dix lépreux au complet ont été ‘‘guéris'', la souffrance du Christ, c'est de savoir qu'un seul d'entre eux a été... ‘‘sauvé''. Un seul est retourné remercier !
On aurait envie de dire à Jésus, d'un air quelque part supérieur et complaisant : « Ne sois pas si vexé qu'ils ne soient pas retournés te dire merci. Les hommes sont souvent ingrats. Ta part tu l'as faite. Maintenant sois humble et pardonnes-leur ». En réalité, c'est nous qui sommes totalement à coté de la plaque ! Si on minimise la tristesse du Christ, en y voyant de l'amour propre, c'est peut-être qu'on n'a rien compris à la différence abyssale qu'il y a, à ses yeux, entre ‘‘être guéri'' et ‘‘être sauvé''. Imaginez, par exemple, d'avoir accompagné un ami à l'hôpital pour une opération et que le chirurgien, après l'opération, sorte en vous disant : « Monsieur, l'opération est parfaitement réussie ; mais... votre ami est mort ! ». Comment réagiriez-vous ? Imaginez-vous, maintenant, d'être à la fois le chirurgien et l'ami de cet homme...
Vous comprenez maintenant l'amertume du Christ : ‘‘être guéri'' ne signifie pas nécessairement ‘‘être sauvé''.  Le miracle du corps prend tout son sens uniquement s'il est le reflet du miracle du cœur. Ce n'est pas la lèpre extérieure que le Christ visait ici, mais une lèpre bien plus profonde et sournoise : celle de l'âme.
Essayons de démasquer cette lèpre intérieure, bien plus dangereuse.
Nous avons dit que le Christ a guéri les dix lépreux, au grand complet. Mais, tandis que tous les dix ont été guéris, extérieurement, seulement chez le Samaritain cette guérison externe a déclenché une guérison interne. Cette guérison interne a été possible par la foi : « Relève-toi et va : ta foi t'a sauvée » (Lc. 17,19). Pas chez les autres ! Pourquoi ? Comment se fait-il que chez les neuf autres la guérison extérieure n'a pas produit la foi, en vue de cette guérison intérieure? Qu'est-ce que c'est la foi, en fait ?
La foi c'est la conscience de l'amour inconditionnel de Dieu pour moi, ‘‘lépreux'', ...pécheur. Si les neuf autres n'ont pas reçu la foi c'est peut-être parce qu'ils ont prit la guérison comme un droit à eux, et non pas comme un cadeau de Dieu.
On pourrait dire que pour l'homme ‘‘guéri'', ce qui compte le plus c'est le don reçu, en oubliant le donneur. Tandis que pour l'homme ‘‘sauvé'', ce qui compte le plus, c'est l'amour du donneur, manifesté par le don, plutôt que la valeur intrinsèque du don même. Seul l'amour sauve !
Et la foi, qui guéri le cœur, a comme conséquence la joie de la gratitude : « L'un d'entre eux, voyant qu'il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce » (Lc. 17,16). Même les neuf autres juifs avaient du éprouver de la joie, voyant leur corps guéri de la lèpre. Certainement. Mais ce dernier type de joie, détaché de la gratitude vis-à-vis du donneur, ne dure pas longtemps. Il dure le temps qui dure le don.
La lèpre intérieure, dont a été guéri le Samaritain et non pas les autres, c'est alors l'ingratitude. Cette difficulté à dire ce petit mot, pourtant si grand : ‘‘Merci''.
Mais pourquoi l'évangile met-il tellement l'attention sur le fait que le seul, profondément guéri soit un Samaritain, et non pas un juif ? Peut-être parce que c'est lui, le seul qui arrive ‘‘pauvre'' devant Jésus Christ. Il n'avait aucun droit à défendre. Il faut savoir, en effet, que les Samaritains étaient considérés par les juifs comme des hérétiques. Presque des païens. S'il y avait un des dix qui n'avait aucun droit d'attendre la guérison, c'était justement lui. Cela fait de lui le seul capable de lever les yeux du don au donneur. Et de voir, derrière le don, tout l'amour du donneur.
Le vrai cadeau ce n'est pas le don, en soi, mais la conscience intime de me savoir aimé, par le biais de ce don. Cela, les neuf autres ne l'ont pas compris. Ils se sont contentés du don. Ils ne sont pas allés plus loin.
Et celui qui se contente du don c'est celui qui vit condamné à mettre toujours sa propre personne au centre de tout : le don m'apporte quelque chose, à moi. J'existe par ce don. Si on m'enlève ce don j'existe moins, ou je n'existe plus. Tout le danger est là ! Au fond, je n'existe que par ce que j'ai.
Pensons un moment à comment je réagirais si on me touchait dans mon argent ? Comment tu réagirais si on touchait à ton travail, à ta santé, à ta femme, ou tout simplement à ton temps libre... ?
Vraiment libre de ses peurs, et pouvant goûter par là la vraie joie, est celui qui sait tourner son regard du don vers la main qui lui tend ce don. A moment-là, je n'existe plus par le don que je reçois, mais par l'amour que ce don me révèle. Tout l'enjeu est là ! On peut me retirer mon travail, je peux perdre mon mari, je peux rater mes études... mais ce n'est pas pour cela que je perdrai de la valeur à mes yeux. Je vaux bien plus que ce que j'ai !
Le salut commence pour tout homme dès qu'il saura lever les yeux du don pour croiser ce regard aimant, qui me révèle que je vaux bien plus que ce don qui m'est offert !
Et nous ? Arrivons-nous à nous émerveiller devant les dons que nous recevons ? Mais surtout, savons-nous apprécier chaque don, pas tellement pour ce qu'il est mais pour ce qu'il signifie pour nous?
Comprenons que la lèpre dont nous devons nous libérer, est celle d'un cœur plein de prétention et d'exigences. Celle d'un coeur qui ne sait plus dire ‘‘merci''. Devant Dieu et devant les autres nous sommes souvent des ‘‘riches'', qui arrachent le cadeau des mains, plutôt que d'être des ‘‘pauvres'', qui accueillent ce don avec vraie joie.
Apprenons alors à vivre chaque jour comme un don. Vivons-le comme s'il devait être à la foi le premier et le dernier. Le premier, pour apprendre à nous émerveiller devant chaque petite rencontre ou chaque petit geste d'amour que nous recevrons. Le dernier, pour apprendre à habiter chaque rencontre que nous vivrons, chaque geste que nous poserons, chaque parole que nous exprimerons... en les chargeant de sens et de tout l'amour possible, comme si c'était la dernière fois qu'on vivait cette expérience, comme si c'était la dernière fois qu'on voyait cette personne.
Vivons chaque jour comme si on devait mourir demain. Seulement à ce moment-là on pourra goûter la vraie joie, une joie qui n'a rien à défendre, enfin libre de toute peur.

Abbé Pietro CASTRONOVO - Vicaire à Saint-Martin