Homélie du dimanche 12 juin 2011 - Pentecôte PDF Imprimer Email
Année 2011

1e  LECTURE : Actes des Apôtres (2, 1-11)
2e LECTURE :  1 Corinthiens (12, 3b-7. 12-13)
ÉVANGILE : Jean (20 19-23)

« Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. Recevez l'Esprit Saint. Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus » Jn. 20,21-23

En cette fête de la Pentecôte, je ne sais pas si nous percevons réellement toute l'ampleur de ces mots, toute l'ampleur de notre mission. Par le don de l'Esprit Saint aux apôtres, Dieu a voulu que nous soyons encore aujourd'hui porteurs de son salut libérateur, en tant qu'Eglise et en tant que baptisés. Quelque part, il a voulu que sa volonté de sauver les hommes ne se réalise pleinement qu'en passant par l'homme lui-même !

Maintenant, toute la question pour nous est d'éviter une tentation très surnoise qui nous guette tous : celle de nous conforter dans le « syndrome du sauveur ».

Il faut savoir, en effet, que ce syndrome est beaucoup plus fréquent que nous ne l'imaginons. Et tout particulièrement dans le domaine spirituel. Qui d'entre nous, par exemple, n'a pas eu le sentiment d'avoir croisé, au moins une fois dans sa vie, l'un ou l'autre soi-disant ‘‘sauveur'', ou plutôt il serait plus correct dire : l'une ou l'autre personne qui jouait le personage du sauveur ?!
Je précise cette distinction car il est très différent d'être appelé à être sauveur et tout simplement s'attribuer ce rôle à soi-même. Dans le premier cas, la personne vit au plus intime d'elle-même ce service de sauveur comme un appel venant de Dieu, comme une réponse toute naturelle à son amour, un amour qu'elle ne saurait contenir ; tandis que dans le deuxième cas, ceux qui jouent aux sauveurs bien souvent ne sont motivés que par leurs propres manques et par leurs frustrations. C'est tout l'inverse !


Qui nous assure, par exemple, qu'à un moment donné nous aussi, nous ne pourrions être tenté de croire que nous transpirons l'amour, et que nous soyons par là en train de répondre à l'appel de Dieu, tandis qu'en réalité, nous serions en train de nous mentir à nous-mêmes et de garder les gens qui nous entourent dans une certaine position de dépendance à nous, qu'elle soit affective, psychologique, économique ou autre ?! En effet, ceux qui jouent au sauveur croient sincèrement aimer les personnes qui les entourent, et veulent résoudre leurs problématiques, combler leurs manques ; tandis qu'en réalité, inconsciemment, ils ont tout intêret à les entretenir dans leur problématique. Sinon, à un moment donné, tout leur personage risquerait de n'avoir plus de raison d'être. Il se sentiraient ébranlés dans ce qu'ils croient être leur identité la plus intime.

Ce que ces personnes enfermées dans leur personage ignorent, c'est qu'en agissant ainsi, elles se mettent elles aussi en position de codépendance vis-à-vis de leur entourage. Ce n'est plus leur vie qu'elles vivent, parce qu'elles ne vivent que par leur entourage ! Regardez, par exemple, combien de parents ont fait des dégats énormes dans la vie de leur enfants à cause de tout cela. Au lieu de les aider à assumer leur vie, ils ont cru bien faire d'assumer eux-mêmes les responsabilités qui revenaient à leurs enfants, en se présentant à eux comme la solution à tous leurs problèmes. Et cela n'a fait qu'augmenter chez les enfants leur problématique et leur manque de confiance en eux-mêmes.

Mais s'il vous plaît, ce n'est pas parce que nous réalisons que tant de fois nous avons mis abusivement la casquette de sauveur pour masquer nos manques, que nous sommes pour autant des monstres, égoïstes et manipulateurs. Vous seriez étonnés de voir que la plupart du temps, ceux qui sont enfermés dans leur rôle de sauveur, dans leur codépendance affective, ont une opinion assez médiocre d'eux-mêmes ; sinon ces personnes se donneraient le droit de vivre pour elles-mêmes plutôt que d'attendre de vivre par les autres. En plus, chez ces personnes, le fait d'être indispensables devient un vrai besoin, une vraie drogue dont elles ne peuvent pas se passer. La plupart du temps, elles ont un esprit de sacrifice très marqué, une tendance au perfectionnisme et par là, à se culpabiliser outre mesure.
Nous comprenons donc qu'il est vraiment inconfortable d'être coincé dans ce personnage. Surtout parce que le fait de devoir tout maîtriser, tout contrôler, demande une énergie folle. Sans compter le fait que, par le côté un peu martyre de leur personnalité, les sauveurs se nient à eux-mêmes leurs propres besoins affectifs, faisant passer l'autre toujours en priorité.

Cela dit, il ne faut pas être trop naïfs non plus. Si nous restons dans ce personnage, c'est parce que nous en tirons quand même un bénéfice, sinon nous aurions arrêté de jouer ce rôle depuis longtemps. Je pense ne fut-ce qu'au bénéfice de se pardonner à nous-même notre médiocrité sur d'autres plans de la vie ou le bénéfice de nous croire admiré par les autres. Le paradoxe, c'est que notre entourage ressent le côté artificiel et étouffant de notre personnage et il essaie de s'en protéger en nous fuyant, tandis que nous interprétons cette attitude comme de l'ingratitude. Du coup, notre personnage est enrichi de l'auréole de martyre ! C'est pourquoi, souvent un trait commun à ceux qui jouent les sauveurs, c'est une tendance à se plaindre.

Vous comprenez ce matin que ce n'est pas de cette manière là que le Christ attend que nous actualisions son œuvre de salut dans le monde. Pas en jouant un personnage en tout cas !
Le vrai sauveur est celui qui vit cet appel à l'amour non pas comme un lieu de pouvoir (amour fusionnel) mais comme un lieu de service (amour libérateur). C'est pourquoi seul ce dernier pourra accepter sans frustrations toute la dimension d'impuissance liée à l'amour.
En effet, un grand nombre de problématiques qui existent, enferment la personne dans la prison de la culpabilité, de la honte, du mépris de soi, de la colère autodéstructrice... Et si on reste sur l'image de la prison, on pourrait dire que ces cellules ont toutes une caractéristique commune : elles ont une seule serrure et une seule poignée. Mais tandis que la serrure avec la clé est souvent à l'extérieur de la cellule, la poignée -elle- est à l'intérieur.
Oui, nous pouvons tourner la clé de la serrure de la cellule dans laquelle la personne se trouve, en lui offrant un pardon, un amour inconditionnel, qu'elle ne peut pas s'offrir à elle-même (voilà pourquoi les mot de Jésus : « tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus »), mais nous ne pouvons pas obliger la personne à accueillir ce pardon et à sortir de son enfer-mement, en appuyant de l'intérieur sur la poignée et en poussant sur la porte.

Vous comprenez alors que pour en arriver là il faut d'abord être très au clair avec nous-même : sommes-nous vraiment prêts à ce que la personne sorte un jour de sa problématique en ne dépendent plus de nous et de notre aide ? Et si nous sommes prêts à ce que la personne sorte de son enfermement, sommes-nous prêt à ce qu'elle en sorte avec l'aide de quelqu'un d'autre que nous, finalement ?
C'est à partir de la réponse que nous donnerons à ces questions que nous saurons si nous sommes vraiment en train de participer au projet de Dieu, non plus en tant que ‘‘codépendants'' d'une problématique qui nous entretient dans ce personnage du sauveur, mais vraiment comme ‘‘corresponsables'' avec le Christ de cette œuvre de libération. L'amour fusionnel entraine en effet une dépendance chez la personne sauvée, comme d'ailleurs une codépendance chez le sauveur lui-même; l'amour libérateur, lui au contraire entraine une liberté et une sérieuse prise de responsabilités.

C'est lorsque nous accepterons d'être une seringue et non pas le vaccin, un moyen possible et non pas la solution, que notre amour sera un amour vraiment inconditionnel et notre pardon un pardon vraiment libérateur !

Abbé Pietro Castronovo