Homélie du dimanche 14 décembre 2008 - 3ème dimanche de l'Avent PDF Imprimer Email
Année 2008

1ère lecture : du livre d'Isaïe (61,1-2a.10-11)
2ème lecture : de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Thessaloniciens (5,16-24)
Evangile : selon saint Jean (1,6-8.19-28)

 

Frères et Sœurs, si vous étiez entrés dans cette église il y a 50 ans, à la même date – c’est-à-dire en ce 3ème dimanche de l’Avent – vous auriez probablement eu la surprise de voir les prêtres habillés en rose ! C’était à l’époque une manière toute particulière de marquer la singularité de ce 3ème dimanche de l’Avent, appelé aussi dimanche de la Gaudete : en latin, « réjouissez-vous ». Je ne regrette pas ce temps-là, je vous l’avoue : je ne me sentirais pas très à l’aise, habillé tout en rose… mais cela ne doit pas nous empêcher d’accueillir cette réalité fondamentale exprimée par toute la liturgie de ce jour : « réjouissez-vous ». Le mot « joie », vous l’avez sans doute remarqué, se retrouve dans tous les textes, toutes les prières, toutes les oraisons de cette messe.

 

 

Je me rappelle une discussion à laquelle j’avais participé, il y a quelques années de cela, avec des jeunes : ils discutaient du bonheur et de la joie ; et ils ne parvenaient pas à se mettre d’accord : qu’est-ce que c’est la joie, ou le bonheur ? Pour certains, la joie, c'était quelque chose de passager et de superficiel, et le bonheur, une réalité durable et profonde, plus essentielle. Les autres pensaient exactement le contraire : pour eux, le bonheur, c’était passager – ne dit-on pas de petits bonheurs – tandis que la joie serait la vraie réalité profonde et durable. Joie, bonheur, appelez cela comme vous voulez ; en tout cas, la Bible, aujourd’hui, nous adresse un message important : nous pouvons être heureux, joyeux, dès aujourd'hui, d'un bonheur et d’une joie durables et profonds.

 

Oui, mais ! Il y a un « mais » ! Vous avez entendu comme moi le prophète Isaïe, dans la première lecture. Il écrivait pour un peuple qui était en captivité à Babylone. Et, s’il leur annonçait un bonheur futur, une libération, il devait reconnaître aussi qu’on en était loin. Il évoquait les malades, les prisonniers, les pauvres innombrables de son temps : le règne de paix et de justice n’était pas encore arrivé !

Qu'est-ce que c'est, que ce bonheur promis. Peut-on y croire ? Peut-on croire à quelque chose qu'on nous promet ? On peut quand même se demander si ce n'est pas une illusion, si l'espérance chrétienne n'est pas un leurre, la source d'une fausse consolation ; certains ont même parlé d’un « opium du peuple » : "Vous vivez dans la misère, vous connaissez souffrance, maladie, peines de toutes sortes, mais, ne vous en faites pas, soyez dans la joie, un jour viendra où tout cela changera !" Un peu comme le coiffeur ou le barbier qui écrivait sur sa devanture : "Demain on rase gratis !" Peut-on connaître le bonheur, simplement, dans l'attente, dans le désir ?

 

Ce qu’il nous faut chercher, c’est  pourquoi les chrétiens peuvent être joyeux et comment ils doivent manifester leur joie. Pourquoi la joie, et comment la joie.

 

D’abord, le « pourquoi ? » Pour faire court et simple, un mot suffira : « Emmanuel », en hébreu : imm-anou-el, c’est-à-dire Dieu avec nous. C’est le mot qui court tout au long de l’Avent, le motif de notre espérance et donc de notre joie. Dieu est avec nous. Marie l’a chanté dans son Magnificat ; c’est ainsi que l’ange l’a saluée au jour de l’annonciation : « Je vous salue Marie, plein de grâces, le Seigneur est avec vous ». Jean-Baptiste, dans l’évangile d’aujourd’hui, crie dans le désert : « il est  au milieu de vous, celui que vous ne connaissez pas. » Enfin Paul donne la raison de la joie qui doit nous animer : « Il est fidèle, le Dieu qui vous appelle, tout cela, il l’accomplira. » Dieu avec nous. Dieu avec chacun de nous. Dieu avec notre humanité, Dieu qui prend soin de nous. Dieu au plus intime de nous-mêmes, comme l’Emmanuel dans le ventre de la Vierge Marie. Y croyons-nous assez ?

 

Mais concrètement, comment faire ? Et comment nous situer en témoins de la joie ? Paul, dans la deuxième lecture, nous conseillait de « discerner la valeur de toute chose ». Et il ajoutait : « ce qui est bien, gardez-le, et éloignez de vous tout ce qui porte la trace du mal. » S’éloigner de tout ce qui porte la trace du mal, voilà le moyen de conserver la vraie joie. Se tenir à distance du mal. Le Mal avec un grand M : j’entendais récemment à la radio une conversation entre deux intellectuels qui convenaient que le XXème siècle avait battu des records en ce qui concerne les forces du mal. Mais aussi le mal avec un M minuscule : car nous le savons bien, chacun de nous est engagé dans un combat ; saint Paul l’exprimait ainsi : je ne parviens pas à faire le bien que je voudrais, et je fais le mal que je ne voudrais pas faire. Il s’agit bien d’un combat, en nous, mais également dans tous nos lieux de vie : famille, milieu de travail, paroisse aussi…

 

Emmanuel : Dieu avec nous. Mais il est avec nous « pour quoi faire » ? Le texte d’Isaïe entendu ce jour est essentiel : c’est « le » texte par excellence qui définit la mission de Jésus ; c’est le texte que Jésus utilise, au tout début de son ministère public ; à la synagogue de Nazareth, il se l’approprie et explique comment ce texte parle de lui : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, libérer les prisonniers, ouvrir les yeux des aveugles, annoncer une année de bienfait… ». Voilà la mission de Jésus. C’était sa mission. Et c’est nous aujourd’hui qui pouvons la continuer, personnellement et en communauté : porter la bonne nouvelle aux pauvres, libérer, ouvrir les yeux…

Vous connaissez peut-être cette histoire. Un jour, dans les ruines d’une vieille chapelle, on retrouva un vieux crucifix, un vieux Christ en bois du XVème siècle ; dans l’éboulement des murs, il avait été tout abîmé : il ne lui restait plus que la tête et le torse, il n’avait plus ni mains, ni bras, ni pieds, ni jambes. Le vieux curé se demanda s’il devait le restaurer, le refaire en entier. Et dans sa prière, il comprit qu’il devait le laisser ainsi, tel quel. Dans sa prière, il avait entendu ces paroles : « Christ n’a pas de mains, il n’a que nos mains pour faire son travail aujourd’hui. Christ n’a pas de pieds, il n’a que nos pieds pour conduire les hommes sur son chemin. Christ n’a pas de lèvres, il n’a que nos lèvres pour parler de Dieu aux hommes ».

Il s’agit de bien comprendre que chacun de nous est concerné par la mission de Jésus. Chacun de nous peut reprendre la parole d’Isaïe et dire à la suite de Jésus : « L’Esprit du Seigneur est sur moi pour annoncer une bonne nouvelle aux gens ».

Si chacun de nous prête ses lèvres pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres, aux petits, à ceux qui vivent mal ; si chacun de nous prête ses bras pour travailler à l’avènement du Royaume de paix, de justice et d’amour, alors nous aurons certainement une tout autre attitude dans la vie. Alors, nous rayonnerons la joie.

 

J’aime citer ce texte de Bernanos, ce grand écrivain français qui, dans "Le Journal d'un Curé de Campagne", met les paroles suivantes dans la bouche du vieux curé de Torcy, interpellant son jeune confrère : "Et d'abord, sais-tu ce que c'est qu'un peuple chrétien ? Eh bien, je vais te définir un peuple chrétien par son contraire. Le contraire d'un peuple chrétien, c'est un peuple triste."

 

Frères, vivons dans la joie, la vraie joie chrétienne. Il vient, le Seigneur Jésus. Il vient, l’Emmanuel, Dieu-avec-nous. Amen.

 

 

 

Abbé Joël Rochette – Recteur du Grand séminaire de Namur