Homélie du 19 octobre PDF Imprimer Email
Année 2008
"Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu " Mt. 22,21

Savoir rendre à chaque chose sa juste place dans notre vie, sa juste valeur !

Je crois que face à cette violente crise financière que nous sommes en train de vivre, c'est le plus grand défi qui s'ouvre à nous aujourd'hui. Remettre de l'ordre dans nos priorités.

Cette crise, comme toute crise, nous invite à revoir notre manière de vivre, et plus particulièrement notre manière de concevoir la vie. Elle nous oblige à réfléchir sur ce qui a vraiment du prix, et ce qui vaut vraiment la peine d'être défendu ; ce pour quoi et ceux pour qui cela vaut vraiment la peine de se battre.

Chaque crise intérieure est un masque qui tombe, un mensonge qui s'effondre.

Toute crise est alors une chance qui nous est offerte de balayer tout ce qui encombre notre cœur, de faire vérité sur ce qui alourdie notre regard. Et du moment que c'est justement le regard que nous portons sur une réalité qui confère à cette même réalité la plus grande partie de sa valeur, de sa dignité, nous comprenons alors combien il est important de purifier ce regard. Même si cela doit peut-être passer par une crise temporaire.

Pensez un moment en effet, à l'histoire du Petit Prince et de sa Rose. Il existait des centaines de roses comme la sienne, mais si la sienne était unique, elle l'était devenue par les soins et le regard que le Petit Prince avait su poser sur elle. C'est cela qui la rendait unique. C'est ce regard qui l'avait fait sortir de sa banalité pour en faire un chef-d'œuvre.

Alors, la question à laquelle je voulais en venir ce matin est celle-ci : qu'est-ce qui fait que ma vie n'est pas toujours un chef-d'œuvre mais peut-être encore si souvent un banal brouillon?! Sur base de quel critère, de quel ‘‘regard'', je suis en train de me juger et de juger ma vie ?!

Sur base du regard que mon père a posé sur moi, lui qui n'arrêtait pas de me dire que j'étais un bon à rien ? Sur base du regard de ma mère, elle qui par son besoin de reconnaissance et d'affection ne m'a jamais laissée libre au fond de faire ma vie ? Sur base du regard de ma femme, elle pour qui je ne suis jamais assez présent dans la vie de la famille, dans la vie des enfants ?

Sur base de quel regard je suis en train de juger ma vie ?! Sur base du regard de mon patron, lui qui m'a fait comprendre qu'il m'appréciait, oui, mais à condition que je ne le déçoive jamais ? Sur base du regard de ma prof de l'école, pour qui je travaillais bien mais pour qui j'aurais pu faire mieux, toujours un peu mieux, tandis que je n'attendais d'elle, rien de plus qu'une quelques félicitations, de temps en temps ? Etc...

Mais qu'est-ce que j'ai essayé de leur prouver, peut-être pendant des années ?! Au fond, qu'est-ce que je suis en train de vouloir me prouver par là, à moi-même, depuis trop longtemps ?! Que je suis bon ? Que je suis une personne bien ? Que je suis toujours prêt à rendre service aux autres ? Que je suis toujours à la hauteur ? Qu'on peut toujours compter sur moi ?...

Et si un jour tu venais à découvrir que tu n'es pas si bon que ça ? Si tu découvrais que tu n'es pas si altruiste, mais que tu es toi aussi un égoïste, comme ce collègue de travail que tu as méprisé justement pour son individualisme ? Si tu découvrais un jour, que toi aussi tu sais être jalouse, comme ta belle-sœur, ou envahissante, comme ta belle-mère, ou arriviste, comme ton père, ou radin, comme ton frère, ou paresseux, comme ton fils, ou j'm'enfoutiste, comme ton voisin ?

Est-ce que je saurais encaisser le coup?! Est-ce que je saurais vivre avec l'image négative que les autres pourraient me renvoyer de moi-même ?! Quelle valeur, quel prix aurais-je à ce moment-là à mes propres yeux ?!

Réfléchissons juste un instant à quel pouvoir démesuré et à quelle emprise sur nous nous donnons à tous ces regards.

Mais l'évangile de ce dimanche vient à notre aide. Il nous révèle que pour connaître la vraie valeur d'un homme il ne faut pas s'en arrêter là, à ces regards, bons ou mauvais qu'ils soient.

Pour rendre à l'homme toute sa valeur il faut aller plus loin et s'ouvrir à la valeur que Dieu a voulu lui attribuer, lui qui pour sauver l'homme et lui rendre toute sa dignité est passé par l'humiliation de la croix. C'est en contemplant le mystère de la croix qu'on peut comprendre qui est vraiment l'homme... aux yeux de Dieu ! C'est du haut de la croix que Dieu a posé un regard nouveau et rénovateur sur l'homme. Un regard nouveau sur moi et sur toi !

C'est seulement à la lumière de ce regard qu'on pourra prendre conscience que le choix de tout autre critère, de tout autre regard qu'on laissera poser sur nous et qu'on posera sur l'autre apparaîtra réductif et mesquin, ouvrant la porte à la tentation du racisme, dans toutes ses formes. Le racisme, en effet, est cette tentation de vouloir réduire l'homme à une dimension de son être, en passant souvent à côté de son essentiel. La tentation de le réduire aussi bien à la couleur de sa peau, qu'à sa taille, ou à son QI, à son age, à son pedigree, à ses cotations en bourse ou à son pouvoir d'achat.

Et si on se laisse prendre à ce piège subtile, voilà que les plus malins pourront arriver même à justifier l'homicide, le génocide, tandis que les plus fragiles et honnêtes avec eux-mêmes risqueront de succomber à la tentation du suicide.

Pour arrêter cette spirale de destruction et d'autodestruction que cette crise peut engendrer, l'Eglise arrive à nous aujourd'hui avec une bonne nouvelle. Elle nous présente le Christ demandant aux pharisiens, eux les connaisseurs de la Parole de Dieu, quelle image est imprimée sur la pièce d'argent à rendre à César.

C'est clair que c'est pour les renvoyer, et nous renvoyer avec eux, à un autre passage de la Bible où il est question là aussi d'une image, mais cette fois-ci non plus celle de César, mais celle de Dieu. En effet, quand Dieu créa l'homme, il imprima au plus profond de celui-ci sa propre image : « Dieu créa l'homme à son image et ressemblance », nous révèlent les tous premiers versets de la Genèse.

La première image dont il est question dans la Bible n'est pas alors l'image de César imprimé sur la pièce d'argent, mais celle de Dieu imprimé au cœur même de l'homme. Voilà alors que ces paroles du Christ : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », retrouvent tout leur sens originaire. Comme César peut être l'image de tout ce qu'il y a de meilleur, qui nous ‘‘aide à vivre'' (l'argent, la santé, le travail, la famille, ....), Dieu représente, par son regard aimant, tout ce qui constitue notre être le plus profond, et par là tout ce qui nous ‘‘fait vivre''.

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu voilà que signifie rendre à Dieu et à lui seul le critère ultime de la valeur d'une vie. Lui seule peut dire quand une vie vaut encore la peine d'être vécue ou pas !

En cette Journée de la Mission universel de l'Eglise, nous comprenons alors que la plus grande et urgente mission de l'Eglise, particulièrement en temps de crise, c'est d'annoncer à tout homme sa dignité profonde et inaliénable, son « image et ressemblance de Dieu ». Et cela en lui révélant un Dieu qui veut le réconcilier avec l'image qu'il a de lui-même.

C'est seulement à ce moment-là que l'homme pourra enfin arrêter de réduire ce qu'il est, aux yeux de Dieu, à ce qu'il a, aux yeux de César !

Abbé Pietro Castronovo.